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Journal de la Licensing Executives Society International (LESI) : La poignée de main d’un milliard de dollars : Comment les stratégies d’octroi de licences remodèlent l’innovation dans le domaine des technologies médicales

Avec plus de 10 milliards de dollars d'accords de licence signés en 2025, les partenariats stratégiques sont devenus la principale règle du jeu pour les entreprises de dispositifs médicaux qui s'efforcent d'innover plus vite, moins cher et plus intelligemment.

Dans cette nouvelle ère d’innovation médicale, l’actif le plus précieux échangé n’est pas physique, c’est le droit d’utiliser une technologie de pointe. Récemment, lorsque les dirigeants de deux géants de la santé ont conclu un accord d’une valeur supérieure au PIB de certains petits pays, aucun produit n’a changé de mains et aucune usine n’a été vendue. Ce qui a été transféré, c’est la propriété intellectuelle. Telle est la nouvelle économie de l’innovation médicale, où les accords de licence servent de monnaie d’échange de l’avantage concurrentiel.

La mise sur le marché d’un seul dispositif médical peut nécessiter un investissement de 500 millions de dollars et plusieurs années de développement, une réalité décourageante dans l’environnement actuel où tout va très vite et où les enjeux sont considérables. De plus en plus, les entreprises se rendent compte que la solution la plus intelligente n’est pas toujours de tout construire à partir de zéro. Au lieu de cela, elles accélèrent stratégiquement l’innovation en accordant des licences sur des technologies validées par des partenaires externes.

Cette évolution se reflète dans l’essor du marché mondial des licences MedTech, qui dépasse aujourd’hui les 10 milliards de dollars[1] en volume annuel. Rien qu’en 2025, 20 grands accords de partenariat de licence ont été conclus. Bien que seul l’accord Roche-Freenome, d’une valeur de 200 millions de dollars, ait révélé ses détails financiers[2].

Derrière ces accords se cache une stratégie sophistiquée de jeu d’échecs. Cette chronique révèle comment les principaux acteurs de MedTech utilisent les licences non seulement comme un outil commercial, mais aussi comme un levier pour redéfinir la propriété des percées médicales et déterminer qui en récoltera les fruits financiers.

Stratégie 1. L’octroi de licences : Acheter l’innovation au lieu de la construire

Lorsqu’un produit MedTech à succès est confronté à l’expiration imminente d’un brevet et à une concurrence accrue, les entreprises se tournent souvent vers des accords de licence pour combler rapidement le vide. L’accord conclu en 2018 par Abbott Laboratories avec Surmodics[3] en est un exemple concret. Plutôt que de passer des années à développer son propre dispositif de nouvelle génération pour les maladies artérielles périphériques, Abbott a obtenu les droits mondiaux exclusifs sur le ballon à revêtement médicamenteux SurVeil de Surmodics. Une technologie qui avait déjà été validée par des essais fondamentaux. L’accord prévoyait un paiement initial de 25 millions de dollars et des paiements d’étape pouvant atteindre 67 millions de dollars, ce qui a permis à Abbott d’accéder rapidement à une technologie ayant fait ses preuves à l’extérieur. Abbott a ainsi pu réduire considérablement les délais de mise sur le marché, en élargissant son portefeuille vasculaire et en s’appuyant sur le travail de base de Surmodics au lieu de partir de zéro. En concédant une licence sur un produit dont la preuve de concept a été démontrée, Abbott a réduit les risques techniques et réglementaires tout en utilisant ses canaux de vente établis pour maximiser la valeur du produit.

Il convient de noter que tous les partenariats ne sont pas considérés comme des licences internes motivées par l’urgence. Par exemple, l’alliance GE HealthCare-Sutter Health (2025) n’est pas un accord de licence pour remplacer un produit arrivant à expiration ; il s’agit d’adopter des diagnostics de pointe par le biais d’une collaboration [4]. Cet accord, évalué à 1 milliard de dollars, est avant tout un partenariat stratégique visant à déployer la technologie d’imagerie de GE basée sur l’IA dans le réseau hospitalier de Sutter.

Néanmoins, l’octroi de licences n’est pas sans risque. Les entreprises peuvent finir par surpayer des technologies qui ne donnent pas les résultats escomptés ou avoir du mal à intégrer les innovations externes dans les gammes de produits existantes. Si la technologie concédée n’est pas assez performante ou si les synergies stratégiques ne se concrétisent pas, les gains de temps et de marché escomptés peuvent s’évaporer.

Stratégie 2. Octroi de licences : Monétiser l’innovation sans se ruiner

Pour chaque entreprise qui achète une innovation, une autre la loue. La concession de licences est particulièrement précieuse pour les petits acteurs et les spin-outs universitaires qui ne disposent pas de l’infrastructure nécessaire à une commercialisation à grande échelle. En s’associant, ils peuvent monétiser leur propriété intellectuelle tout en transférant les charges liées à la validation clinique, à l’approbation réglementaire et au lancement commercial, sans se ruiner.

Le partenariat entre Senseonics et Roche Diabetes Care (2016) en est un exemple[5]. En accordant à Roche des droits exclusifs dans toute l’Europe pour son moniteur de glucose Eversense, Senseonics, une spin out universitaire, a pu entrer rapidement en Europe sans avoir à supporter les frais généraux liés à la mise en place d’une infrastructure de vente continentale, tandis que Roche a élargi son portefeuille de produits pour le traitement du diabète.

Mazor Robotics[6], une spin out spécialisée dans les robots de chirurgie de la colonne vertébrale, s’est associée à Medtronic (2016), recevant un investissement de 20 millions de dollars et des droits de distribution exclusifs pour ses dispositifs robotiques de chirurgie de la colonne vertébrale. En 2017, Medtronic a investi 72 millions de dollars et obtenu les droits mondiaux pour Mazor X, ce qui a aidé Mazor à réduire ses coûts d’exploitation de 25 % (environ 13 millions de dollars par an). Medtronic a ensuite racheté Mazor (2018).

L’accord Freenome-Exact Sciences[7] d’août 2025 offre une perspective différente. La start-up Freenome a cédé à Exact Sciences les droits exclusifs de commercialisation aux États-Unis de son test sanguin de dépistage du cancer colorectal, dans le cadre d’un accord d’une valeur maximale de 885 millions de dollars. La structure financière combinait un paiement initial important et des paiements d’étape liés à l’approbation de la FDA, au lancement commercial et à des seuils de ventes annuelles. Pour Freenome, l’octroi d’une licence a fourni un capital immédiat et une validation externe ; pour Exact Sciences, il a permis de garantir la technologie de nouvelle génération nécessaire pour maintenir la position de leader sur le marché du diagnostic du cancer.

Stratégie 3. Les licences croisées : Lorsque des concurrents décident de partager

Dans les industries axées sur la technologie, le développement de produits implique souvent plusieurs familles de brevets qui se chevauchent, ce qui fait des licences croisées un mécanisme crucial pour l’innovation durable. À la base, la concession de licences croisées est un échange réciproque de droits de propriété intellectuelle entre des parties possédant des brevets complémentaires ou qui se bloquent. Cette approche est particulièrement précieuse dans le domaine des technologies médicales, où le coût des litiges en matière de brevets peut être prohibitif et les résultats imprévisibles. Plutôt que de risquer des batailles juridiques mutuellement destructrices, les entreprises se tournent de plus en plus vers les licences croisées comme moyen de garantir la liberté d’exploitation et de débloquer l’innovation.

L’accord Dexcom-Abbott de décembre 2024 en est un exemple emblématique[8]. Après des années de litiges en matière de brevets sur la technologie des capteurs et les algorithmes de surveillance du glucose, les deux sociétés se sont entendues sur un échange réciproque de droits de brevet. L’accord prévoyait une clause de non-revendication mutuelle de dix ans, en vertu de laquelle aucune des parties ne pouvait intenter d’action en contrefaçon à l’encontre de l’autre pour les brevets couverts. Cet accord a permis aux deux entreprises de réorienter leurs ressources du contentieux vers le développement de produits, et l’impact positif s’est reflété dans le cours de leurs actions.

De même, Medtronic et Edwards Lifesciences ont réglé leur différend sur les brevets des valves cardiaques transcathéter (2014) par une licence croisée mondiale[9]. Medtronic a versé à Edwards 750 millions de dollars d’avance, plus des redevances jusqu’en 2022 sur les ventes de CoreValve. Les deux entreprises ont renoncé à toute revendication de brevet et ont accepté de ne pas se poursuivre mutuellement pendant huit ans dans le domaine du remplacement transcathéter de la valve aortique (Transcatheter Aortic Valve Replacement – TAVR). L’accord a permis de réduire les frais de contentieux et à Medtronic de vendre le CoreValve dans le monde entier.

Cependant, si les licences croisées ouvrent de nouvelles perspectives, ces accords nécessitent de respecter scrupuleusement le droit de la concurrence. Les accords qui divisent les marchés ou restreignent le développement indépendant peuvent enfreindre les règles antitrust, en particulier dans l’UE.

Stratégie 4. La prime d’exclusivité : Payer pour des droits de monopole

Le choix d’une licence exclusive ou non exclusive implique un arbitrage clair. L’exclusivité permet de s’assurer un partenaire dévoué et de gros investissements, mais généralement à un prix élevé et avec des conditions pour garantir la performance. La non-exclusivité peut accélérer l’adoption et diffuser largement une innovation, mais sans l’engagement singulier (ou les paiements initiaux élevés) qu’un accord d’exclusivité pourrait apporter. Les deux approches ont leur place. L’essentiel est d’aligner la structure de la licence sur les objectifs de l’entreprise et sur la nature de la technologie en jeu.

L’alliance exclusive conclue en 2024 entre Abbott et Medtronic[10] dans le domaine de la surveillance continue du glucose illustre la raison d’être de l’exclusivité. Dans le cadre de cet accord, Abbott accorde à Medtronic les droits exclusifs d’intégrer et de distribuer une version spéciale de son capteur de glucose FreeStyle Libre dans les systèmes de pompe à insuline de Medtronic. En contrepartie, Medtronic est censé commercialiser énergiquement le système intégré.

À l’inverse, une licence non exclusive adopte une approche de plateforme. Par exemple, Philips[11] a souvent opté pour des accords non exclusifs lors de l’intégration d’algorithmes d’IA de tiers dans ses équipements d’imagerie. Dans un cas, Philips a acquis une licence pour un logiciel d’IA radiologique auprès d’une startup (comme Tempus) sans exiger d’exclusivité. Philips a privilégié une large pénétration du marché plutôt qu’un monopole, en acceptant que le fournisseur d’IA puisse également concéder des licences pour ses algorithmes à des fabricants d’IRM ou de tomodensitométrie concurrents. Cette structure non exclusive a permis à l’innovateur en matière d’IA de maximiser sa portée dans le secteur, tandis que Philips a bénéficié d’une intégration rapide et sans problème de la nouvelle technologie sans avoir à payer une prime d’exclusivité. Le compromis est clair : en ne cherchant pas à obtenir des droits exclusifs, Philips a gagné en souplesse et en rapidité, et le développeur a élargi sa base d’utilisateurs, même si cela signifie que Philips doit partager cette innovation avec ses rivaux.

Stratégie 5 : Découper le monde : Segmentation territoriale et par domaine d’utilisation

La segmentation territoriale et basée sur les applications est devenue une stratégie fondamentale pour maximiser la valeur des licences dans le paysage actuel des technologies médicales. Les exigences réglementaires variant considérablement d’une autorité à l’autre, les entreprises doivent adapter leurs stratégies d’octroi de licences à chaque territoire. Les accords fructueux portent également sur la localisation des données, la fabrication locale, les obligations de surveillance post-commercialisation et l’évolution des normes de cybersécurité.

Les accords conclus par Medtronic en 2023 pour la plateforme de guidage robotique Mazor X en Asie du Sud-Est et en Amérique latine illustrent cette stratégie[12]. Les partenaires régionaux ont assumé la responsabilité des demandes réglementaires locales, y compris l’enregistrement auprès de la NMPA en Chine et l’approbation de la PMDA au Japon, ainsi que la conformité aux exigences locales en matière de confidentialité des données et de cybersécurité. En accordant des licences à des partenaires ayant des relations établies avec les organismes de réglementation nationaux et les conseillers juridiques locaux, Medtronic a accéléré son entrée sur le marché et géré la complexité opérationnelle tout en conservant le contrôle de la propriété intellectuelle de base.

L’accord de licence Roche-Freenome de 2025[13] illustre une stratégie de concession de licences segmentée géographiquement. Freenome a divisé ses droits par territoire : le marché intérieur américain a été couvert par un accord antérieur avec Exact Sciences (885 millions de dollars), tandis que Roche a obtenu les droits pour le reste du monde dans une transaction dépassant 200 millions de dollars[14]. Ce double partenariat permet à Freenome de monétiser sa propriété intellectuelle sur deux continents, en s’appuyant sur des partenaires établis pour le développement clinique, les soumissions réglementaires et la commercialisation à grande échelle. Pour Roche, déjà leader dans le domaine de la détection précoce du cancer, l’obtention de l’exclusivité d’une plateforme innovante pour les marchés internationaux renforce encore sa position.

De même, les restrictions relatives au champ d’utilisation permettent une segmentation par application plutôt que par zone géographique. La technologie de recharge sans fil de WiTricity[15], une entreprise dérivée du MIT, en est un exemple notable. WiTricity a concédé une licence exclusive sur sa plateforme brevetée de transfert d’énergie sans fil à Greatbatch (2015) pour une utilisation dans des dispositifs médicaux implantables, tout en concédant séparément une licence sur la même technologie de base à Toyota pour la recharge sans fil de véhicules électriques. En divisant les droits en fonction de ces applications distinctes, WiTricity a élargi la portée de son innovation sans monter les licenciés les uns contre les autres, chaque partenaire se concentrant sur son domaine spécifique.

Stratégie 6. Opérations hybrides : Le pipeline de la licence à l’acquisition

Les licences contemporaines mélangent de plus en plus les modèles traditionnels avec des accords de développement collaboratif, de partage des risques et d’option. Ces structures hybrides brouillent la frontière entre le partenariat et l’acquisition, établissant des relations étendues qui peuvent durer des années avant d’aboutir à un rachat total.

Le parcours de Boston Scientific avec Farapulse, qui s’est achevé par une acquisition de 1,5 milliard de dollars (2023)[16], illustre cette approche séquentielle. La phase initiale d’octroi de licence, qui a débuté en 2019, a permis à Boston Scientific d’évaluer la technologie d’ablation par champ pulsé de Farapulse dans la pratique clinique. L’accord comprenait des paiements d’étape liés au marquage CE, à l’autorisation de la FDA et à des seuils de volume de procédure spécifiés. Une fois ces étapes franchies, Boston Scientific a exercé son option d’acquisition à une valeur reflétant le potentiel commercial sans risque. Pour Farapulse, l’accord a généré des revenus intermédiaires, validé sa technologie par le biais du réseau clinique d’un partenaire majeur et préservé l’option de sortie.

D’autres transactions MedTech reflètent cette structure hybride « licence-acquisition ». Boston Scientific a investi 90 millions de dollars dans Millipede (2018), obtenant une option d’acquisition exclusive. Le prix du rachat a été fixé à 325 millions de dollars, plus 125 millions de dollars pour une étape commerciale, permettant un accès  » essayer avant d’acheter  » tout en finançant Millipede[17]. De même, St. Jude Medical a payé 60 millions de dollars pour une participation de 19 % dans CardioMEMS (2010)[18], avec une option d’acquisition du reste pour 375 millions de dollars si les objectifs sont atteints. Après l’approbation de la FDA, St. Jude a racheté CardioMEMS pour un montant total d’environ 435 millions de dollars (2014). Cette structure a permis à St. Jude de limiter les risques et à CardioMEMS d’obtenir un financement et une validation.

L’avenir passe par l’octroi de licences

Les accords d’un milliard de dollars décrits ici sont plus que de simples transactions, ils remodèlent les voies mêmes par lesquelles l’innovation médicale atteint les patients. Les choix stratégiques entre les licences internes, les licences externes, les licences croisées et les modèles hybrides, associés à un calibrage minutieux de l’exclusivité et de la portée territoriale, permettent aux entreprises d’aligner leurs tactiques d’octroi de licences sur des stratégies d’entreprise plus larges.

Le modèle d’intégration verticale est en train de disparaître. Aujourd’hui, l’innovation est devenue trop complexe et trop coûteuse pour qu’une seule entreprise puisse maîtriser toutes les pièces du puzzle. À mesure que l’industrie des technologies médicales évolue sous la pression réglementaire et l’intensification de la concurrence, l’octroi de licences stratégiques restera la pierre angulaire de la réussite commerciale.

Les entreprises qui maîtrisent la boîte à outils des six stratégies ne se contenteront pas de survivre à la transformation à venir. Elles la définiront.


[1] JP Morgan, Q4 2025 Medtech Licensing and Venture Report, décembre 2025.

[2] https://www.freenome.com

[3] https://www.biospace.com, https://www.nsmedicaldevices.com et https://www.abbott.mediaroom.com

[4] https://bloomberg.com et https://www.investor.gehealthcare.com

[5] https://www.biospace.com

[6] https://en.globes.co.il

[7] https://www.freenome.com

[8] https://www.fiercebiotech.com

[9] https://www.ir.edwards.com

[10] https://www.medtechdive.com

[11]https://www.dotmed.com

[12] https://www.therobotreport.com

[13] https://www.freenome.com

[14]https://www.g-medtech.com

[15] https://www.massdevice.com

[16] https://www.prnewswire.com

[17] https://www.hmpgloballearningnetwork.com

[18] https://www.biospace.com